• Rondeurs, sport et système scolaire

    Une grosse qui court

    Dans la salle d’attente, quelqu’un feuillette un Flair. Un article a attiré mon regard. Alors, quelques semaines plus tard, j’ai ouvert l’exemplaire d’un de ces magazines féminins qui parlent essentiellement de régimes ou de comment « plaire à son homme », pour retrouver l’article en question.

    Big girl

    Ronde dans un monde de minces

    Charlotte témoigne. « Charlotte n’a pas la taille standard ». La photo montre une fille un peu ronde, sans doute dans la catégorie « « surpoids » », et que, personnellement, je trouve très mignonne.

    Charlotte relate une anecdote dont elle est témoin : « une jeune femme très ronde » moquée parce qu’elle fait du ski. Puis… :

    J’ai repensé à toutes ces fois où je dois prendre mon courage à deux mains pour enfiler ma tenue de sport en vue d’aller courir autour de l’étang, dans mes périodes de bonnes résolutions. Aux regards appuyés que je dois affronter, qui passent en revue mon visage rouge pivoine, mon ventre – si encombrant quand je cours – et mes bras ronds et blancs. Au courage qu’il me faut pour continuer à courir malgré ces regards. Au courage qui me manque quand j’envisage d’aller nager et que je n’ose pas, car je sais que tout le monde va se demander comment j’ai l’impudence de me mettre en maillot. Ne me dites pas que j’exagère, je l’ai vécu tant de fois. Repenser à tout ça me donne envie de pleurer. Pourquoi faut-il que chaque fois qu’une personne en surpoids fait un effort, on se moque d’elle ? Parce que c’est comme ça. Une grosse qui fait du sport, il y en a toujours pour trouver ça hilarant. Ou pitoyable. Ou moche. Un peu gênant aussi. Et ces gens qui se moquent de nous trouvent dans la force du groupe l’autorisation de nous rire au nez (pire, dans le dos). Et l’imagination nécessaire pour inventer les blagues les plus lourdes.

    C’est parce qu’on sait tout ça qu’on hésite à enfiler une tenue du sport. Ces regards désobligeants et ces moqueries nous fendent le cœur alors qu’on ne se sent déjà pas au top côté apparence. Pas besoin de nous faire sentir à quel point on dénote. On n’en est que trop conscientes. [Je souligne]

    Je suis « « obèse » ». Je connais bien la situation que Charlotte décrit.

    Quand on est gros-se, il faut en effet beaucoup de courage pour aller courir. Déjà, avant les regards, il a la tenue de sport à enfiler ! Avant que Décathlon ne s’installe en Belgique, c’était la croix et la bannière pour trouver une tenue de sport à ma taille et dans laquelle je ne me sentirais pas trop tarte*. Et pourtant adolescente, ma taille n’était pas fine, mais pas franchement hors normes non plus.

    [*Je remarque d’ailleurs que si ce magasin a l’avantage d’avoir quelques vêtements en « grandes tailles », je peux toujours courir (!) pour trouver un cycliste ou même un pantalon de rando à ma taille (bizarrement, je peux trouver des t-shirt de rando – je suis censée randonner en petite culotte ?).]

    Ensuite, effectivement, il y a les regards, les sourires en coin, les commentaires débiles. A cet égard, je suis heureuse que mon adolescence soit derrière moi. Mais je compatis avec ces enfants et ces adolescent-e-s grassouillet-te-s ou franchement obèses. L’adolescence, et même l’enfance, sont infernales dès qu’on ne rentre pas dans le moule. A cette époque, les regards moqueurs, les remarques chuchotées, les gloussements, ne manquaient pas. Aujourd’hui, certes, il y en a, des attitudes moqueuses lorsque je suis à vélo ou que je cours, mais il y a aussi toutes ces personnes que je croise dans la plus parfaite indifférence. Sur le Ravel (réseau autonome de voies lentes en Wallonie), alors que ma vitesse est similaire à celle d’une marche rapide et que je suis « rouge pivoine »*, on se salue, le « bonjour » est le plus souvent neutre, parfois bienveillant. Et aussi, parfois, certains ont une attitude moqueuse. Je choisis de considérer que ce n’est pas moi qui suit en tort de courir mais eux de se moquer : par bêtise, malveillance ou parce qu’ils sont formatés. En terme de grossophobie**, le dénigrement dans les médias (séries, films, « infos », reportages, « humour »…) est monnaie courante. Ce n’est pas la seule discrimination qui y règne. Il est dès lors implicitement et communément admis qu’un-e gros-se est ridicule, et plus encore s’il-elle fait du sport : il-elle a l’outrecuidance de contredire le stéréotype du gros/de la grosse devant la tv avec ses chips et son Coca. Je remarque d’ailleurs que les gros-ses sont soumis à une double contrainte : on les bassine avec le message « il faut faire du sport (bouge-toi, gros lard/grosse vache) ! » mais quand ils-elles en font, on les trouve ridicules.

    [*en découvrant les témoignages sur la toile, je constate que mon visage écarlate n’a probablement rien à voir avec mon poids, mais évidemment, ça en remet une couche sur l’image de soi à gérer, à contre-courant.

    ** NB : trois très bons articles en anglais découverts récemment au sujet de la grossophobie : ici, ici et .]

    L’école des complexes

    Aujourd’hui, quand je cours, je croise principalement des gens adultes. La cruauté enfantine et adolescente est tout autre. J’ai commencé à dépasser un poids « normal » vers 15 ans. Et pourtant, j’ai entendu les premières remarques lorsque j’en avais 10. J’imagine que la situation n’a guère changé, tout au plus, l’enfant pondéralement hors normes est-il moins une exception qu’avant. Si je pouvais voyager dans le temps et parler à l’adolescente complexée que j’étais, je lui dirais que ceux qui veulent se moquer trouvent toujours un prétexte. Si j’avais été svelte, il y aurait probablement eu d’autres « arguments ». L’article de Sandrine précise cette idée :

    Le harcèlement à l’école ne concerne pas que des enfants avec des différences : longueur ou couleur de cheveux, couleur de peau, handicap, comportement, … Il concerne aussi des enfants comme les autres qui n’ont pour seul défaut que de n’avoir pas su, à un moment donné, donner la réplique à des enfants plus habiles à prendre le pouvoir sur leurs pairs.

    Dire que le harcèlement est de la responsabilité de la victime qui attire l’attention avec sa « différence », c’est un peu comme dire d’une femme qui se fait violer « c’est de sa faute, elle portait une jupe et marchait dans la rue ». Il y a là une déresponsabilisation des auteurs et l’enfoncement d’une victime qui n’a pas besoin de ça !!!

    Je suis heureuse de voir qu’on sorte du silence sur ce sujet (dont sur les VI, ou encore ici et ) qu’on cesse de penser que les moqueries, c’est pas grave, ça fait partie de la vie, etc., qu’on reconnaisse les blessures que ça implique.

    J’ai eu une version plutôt soft du harcèlement – contexte catholique et bien pensant –, les attaques étaient rarement frontales (ce qui n’est pas plus simple à gérer).

    Les élèves n’étaient pas seuls à favoriser mes complexes. Les cours de gym m’ont diffusé lentement mais sûrement l’idée que j’étais « nulle » et m’ont dégoûtée du sport. Alors, réflexe logique, j’ai fui le sport. Une fois l’école terminée, je n’ai plus fait de sport, délibérément. Il a fallu 5 ans, pour que, peu à peu, j’envisage de choisir de faire du sport. Je l’ai fait en acceptant mes limites. Les résultats de cette attitude ont été épatants, tant que je ne me compare qu’à moi-même.

    Avec le recul, j’en veux beaucoup à mes profs de gym, à aucun personnellement mais au système qu’ils représentent et incarnent. En fait, j’aime bien le sport. Et pendant des années, j’ai cru que je n’aimais pas le sport. J’ai subi le sport à l’école, évité fermement d’en faire en dehors de l’école, stoppé toute activité sportive lorsque ça a été possible. J’ai mis 5 ans à imaginer que je pourrais en faire volontairement. D’autres, toujours écœurés, continuent à fuir l’activité physique, chargée de trop de mauvais souvenirs.

    Je me dis que ça pourrait être différent. Au lieu d’induire une ambiance de compétition et de comparaison (aux autres, à une « norme », à une moyenne), on pourrait donner envie aux enfants et adolescents de simplement se sentir bien dans le mouvement, de sentir que ça fait du bien.

    Sur les VI, Pascale72 mettait en évidence les bénéfices du sport pour les enfants. Un tel bénéfice ne réclame aucune compétition, aucune comparaison, ni même aucun objectif quantitatif. Les cours de sport pourraient viser à transmettre simplement la possibilité d’avoir du plaisir et de se sentir bien – d’autant que le sport peut être très ludique, sans viser la performance.

    J’ai l’impression d’avoir été privée de ce bénéfice à cause de ce sentiment de nullité.

    Toujours dans l’hypothèse du voyage dans le temps, je dirais à l’adolescente et à ses profs de gym : « on se fout de la vitesse, de la durée, de la distance, l’important c’est de le faire (courir, rouler à vélo, nager…) ! ».

    Quand l’école nous fait détester … le sport, les maths, la lecture, les langues, l’histoire, les sciences… (Biffez les mentions inutiles)

    J’ai toujours eu une facilité à comprendre les maths ou la grammaire, et même dans les matières que j’appréciais moins, j’ai rarement ressenti un inconfort. Mais cette expérience des cours de sport m’incite à élargir le point de vue, et à imaginer comment un enfant se retrouve convaincu qu’il n’aime pas lire ou qu’il est nul en math. Et c’est alors beaucoup plus globalement que je vois l’aspect problématique de l’ambiance de compétition, de l’usage des notes, de la comparaison, voire d’un classement des élèves, etc.

    Je rêve d’une école où les enfants puissent aller à leur rythme, sans être jugé « bons » ou « mauvais », que ce soit pour les maths ou pour courir. Il est triste de voir que certains enseignants y travaillent mais que le système semble tout faire pour empêcher un apprentissage serein, joyeux et bénéfique.

    PS : Alphabet

    J’avais terminé ce texte lundi. Mercredi, je suis allée voir Alphabet.

    98% des enfants naissent avec un haut potentiel. Après la scolarisation, ils ne sont plus que 2%.

    De la France à la Chine, de l’Allemagne aux Etats-Unis, Alphabet remet en cause un système éducatif totalement axé sur la compétition et les résultats quantitatifs au détriment des capacités imaginatives.

    (On y voit d’ailleurs André Stern, ainsi que ses parents.)

    Ce film documentaire est très intéressant et je vous le conseille vivement ! Il ne m’a pas seulement intéressée, il m’a émue…


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